21/03/2011

Raoul Vaneigem : L’État n'est plus rien, soyons tout

"Les vieilles idéologies politiques ont perdu leur substance et sont devenues des dépliants publicitaires dont les élus se servent pour accroître leur audience et leur pouvoir. La politique, qu’elle se veuille de gauche ou de droite, n’est plus qu’un clientélisme où les élus ont en vue leurs intérêts personnels et non ceux des citoyens qu’ils sont censés représenter. "

"Désormais les États ne sont plus que les valets des banques et des entreprises multinationales. Or, celles-ci sont confrontées à la débâcle de cet argent fou qui, investi dans les spéculations boursières et non plus dans l’essor des industries prioritaires et des secteurs socialement utiles, forme une bulle promise à l’implosion, au krach boursier. Nous sommes la proie de gestionnaires de faillite, avides d’engranger des derniers profits à court terme en surexploitant des citoyens, invités à combler, au prix d’une vie de plus en plus précaire, le gouffre sans fond du déficit creusé par les malversations bancaires.
Non seulement l’État n’est plus en mesure de remplir ses obligations en vertu du contrat social, mais il rogne sur les budgets des services publics, il envoie à la casse tout ce qui, pour le moins, garantissait la survie, à défaut de permettre à chacun de mener une vraie vie. Et cela au nom de cette gigantesque escroquerie baptisée du nom de dette publique.
Il ne lui reste plus qu’une seule fonction la répression policière. La seule sauvegarde de l’État, c’est de répandre la peur et le désespoir. Il y réussit assez efficacement en accréditant une manière de vision apocalyptique. Il répand la rumeur que demain sera pire qu’aujourd’hui. La sagesse consiste donc, selon lui, à consommer, à dépenser avant la banqueroute, à rentabiliser tout ce qui peut l’être, quitte à sacrifier son existence et la planète entière pour que l’escroquerie généralisée se perpétue."

"Et devenir humain signifie se nier comme esclave du travail et du pouvoir pour affirmer son droit de créer à la fois sa propre destinée et des situations favorables au bonheur de tous."

"Plusieurs questions se posent avec une urgence que le déferlement des événements risque de précipiter. Je me garderai de fournir des réponses, qui, en dehors des conditions pratiques et des collectivités où elles vont se poser, risqueraient de tomber dans l’abstraction et l’abstraction, en tant que pensée coupée de la vie, ressuscite toujours les vieux monstres du pouvoir."

"En revanche, il nous est permis de tirer parti du choc que vont produire l’effondrement du système, la désintégration de l’État et la tentation de regarder plus loin que les frontières mesquines de la marchandise. Il faut s’attendre à un renversement de perspective. Au-delà du pillage éventuel des supermarchés, auquel risque de convier une paupérisation accélérée, beaucoup de consommateurs menacés d’exclusion ne manqueront pas de s’apercevoir que la survie n’est pas la vie, que l’accumulation de produits frelatés et inutiles ne vaut pas le plaisir d’une existence où la découverte des énergies et des biens prodigués par la nature s’accorde aux attraits du désir. Que la vie est ici, maintenant, et qu’entre les mains du plus grand nombre elle ne demande qu’à se construire et à se propager."

"L’argent n’est pas seulement en train de dévaluer, il est en passe de disparaître."
"Car l’effondrement de l’argent n’implique pas la fin de la prédation, du pouvoir, de l’appropriation des êtres et des choses. L'exacerbation du chaos, si profitable aux organisations étatiques et mafieuses, propage un virus d’autodestruction dont les résurgences nationalistes, les défoulements génocidaires, les affrontements religieux, les résurgences de la peste fasciste, bolchevique ou intégriste risquent d’empoisonner les esprits, si l’intelligence sensible du vivant ne remet pas au centre de nos préoccupations la question du bonheur et de la joie de vivre."

"La société à venir n’a pas d’autre choix que de reprendre et de développer les projets d’autogestion qui, de la Commune de Paris aux collectivités libertaires de l’Espagne révolutionnaire, ont fondé sur l’autonomie des individus une quête d’harmonie, où le bonheur de tous serait solidaire du bonheur de chacun."

"Le triomphe des armes aboutit toujours à une amère défaite humaine.
L’erreur fondamentale de la lutte armée est d’accorder la priorité à un objectif militaire plutôt qu’à la creation d’une vie meilleure pour tous. Or, pénétrer sur le terrain de l’ennemi pour en venir à bout, c’est trahir la volonté de vivre pour la volonté de pouvoir. "
"Est-il nécessaire de rappeler que, là où la guérilla a triomphé dans la Chine de Mao, au Vietnam, au Cambodge ou à Cuba, l’idéologie armée a été une armée idéologique qui a écrasé la liberté en prétendant combattre pour elle ?"

"Comment nos adversaires arrivent-ils à leurs fins ? Souvent en instillant en nous une croyance absurde en leur toutepuissance. Ils stimulent ce réflexe de peur qui accrédite l’invincibilité du vieux monde, alors que celui-ci s’écroule de toutes parts. L’effet désastreux d’un tel dogme ne réside pas seulement dans la résignation et le fatalisme des masses, il anime aussi le courage désespéré qui fait monter à l’assaut, avec le sentiment d’aller à la mort dans un combat d’autant plus glorieux qu’il est vain."

"La meilleure sauvegarde consiste à ne pas entrer sur le terrain où l’ennemi nous attend et nous espère. Il connaît les moindres recoins du territoire quadrillé par la marchandise et par les habitudes comportementales qu’elle instaure (prédation, concurrence, compétition, autoritarisme, peur, culpabilité, fétichisme de l’argent, cupidité, clientélisme). En revanche, il ignore tout de la vie et de ses innombrables ressources créatrices.
Une précaution préliminaire consiste donc, pour notre salut, à éradiquer dans les assemblées toute forme et toute velléité de pouvoir et d’organisation autoritaire. La pratique de l’autonomie individuelle est un préalable à l’autogestion."

"En revanche, les comités de quartier n’ont d’autre but que de défendre les intérêts d’une population locale en prenant les êtres et les choses à la racine, de telle sorte que ce qui est entrepris en faveur de quelques-uns est aussi recevable pour un grand nombre (tel est, une fois de plus, le principe du local inséparable du global). Les comités de quartier ne représentent pas une menace armée, ils ne sont pas un danger identifiable par le pouvoir. Ils forment un pays mal identifié, où l’on traite d’approvisionnement en nourriture, en eau, en énergie. Une solidarité s’y développe qui, sur des thèmes apparemment anodins, fait changer les mentalités, les ouvre à la conscience et à l’inventivité. Ainsi, l’égalité de l’homme et de la femme, le droit au bonheur, l’amélioration de la vie quotidienne et de l’environnement perdent leur caractère abstrait et modifient les comportements. Aborder prioritairement les questions posées par la vie quotidienne frappe peu à peu de désuétude les problèmes rabâchés traditionnellement par les idéologies, les religions et cette vieille politique, qui est la politique du vieux monde. On en revient ainsi au sens originel du mot politique, l’art de gérer la cité, d’améliorer le lieu social et psychologique où une population aspire à vivre selon ses désirs.
Nous avons tout à gagner de nous attaquer au système et non aux hommes qui en sont à la fois les responsables et les esclaves. Céder à la peste émotionnelle, à la vengeance, au défoulement, c’est participer au chaos et à la violence aveugle dont l’État et ses instances répressives ont besoin pour continuer d’exister. Je ne sousestime pas le soulagement rageur auquel cède une foule qui incendie une banque ou pille un supermarché. Mais nous savons que la transgression est un hommage à l’interdit, elle offre un exutoire à l’oppression, elle ne la détruit pas, elle la restaure. L’oppression a besoin de révoltes aveugles.
En revanche, je ne vois pas de moyen plus efficace pour oeuvrer à la destruction du système marchand que de propager la notion et les pratiques de la gratuité."
"Le retour à la base est la seule radicalité. "

"Assez de faux débats, assez d’idéologies (...) tolérance pour toutes les idées, intolérance pour tout acte barbare. Notre seul critère, c’est le progrès humain, c’est la générosité du comportement, c’est l’enrichissement de l’existence quotidienne. Le droit à la vie garantit notre légitimité."

"L’avantage de collectivités locales soucieuses de décider de leur destinée, en accordant la priorité à l’instauration d’une vie authentiquement humaine, c’est que leur pratique implique le dépassement de l’émotion brute et suscite l’éveil d’une conscience poétique."
"Si recourir aux armes de l’ennemi prélude à une défaite programmée, la démarche inverse débouche aussi sûrement sur un autre type d’évidence : plus se propagera le sentiment que la vie et la solidarité humaine sont les seuls ferments d’une existence digne de ce nom, plus le malaise et le trouble saperont la détermination et le fanatisme qui animent les mercenaires du parti de la corruption et de la mort."

"La violence d’un monde à créer va supplanter la violence d’un monde qui se détruit.
Nous n’avons été jusqu’à ce jour que des hybrides, mi-humains mi-bêtes sauvages. Nos sociétés ont été de vastes entrepôts où l’homme, réduit au statut d’une marchandise, également précieuse et vile, était corvéable et interchangeable. Nous allons inaugurer le temps où l’homme va assumer sa destinée de penseur et de créateur en devenant ce qu’il est et n’a jamais été un être humain à part entière."

Publié en juillet 2010 par Raoul Vaneigem
Publié en mars 2011 sur Inventin
http://inventin.lautre.net/contributions.html#soyonstout

 
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