04/01/2011

Razmig Keucheyan : idéologie, année 00

L’état des forces en présence ? Il n’est pas précisément à notre avantage : après le rouleau compresseur des années 80 et 90, mise au pas néo-libérale à grand renfort de "fin de l’histoire" et de Tina ("There is no alternative"), les pensées critiques se sont trouvées fort dépourvues. À tel point qu’il est tout un champ idéologique à reconstruire, explique Razmig Keucheyan.

Cet entretien a déjà été publié, dans la version papier d’Article11
.
« On ne comprend rien à la situation politique et théorique actuelle si on ne voit pas qu’elle regorge de ce pessimisme dont seules témoignent les périodes marquées par la défaite. » Un triste constat ? Pas seulement. La phrase vaut aussi invite. Parce que nommer les choses, c’est déjà les transformer. Prendre acte permet de sublimer une situation donnée pour aller de l’avant. Progresser. Reprendre l’offensive.
Dire les mots de la défaite idéologique subie par notre (au sens large) camp, explorer les causes et les effets de cette déroute intellectuelle, revient ainsi à se donner les moyens d’une future victoire. Oh... pas tout de suite, à plus longue échéance. Le temps de construire une pensée cohérente et ambitieuse. Absolue nécessité : un changement d’ampleur – vers cette autre société dont nous rêvons – ne naîtra pas seulement des cocktails Molotov et des barricades, mais aussi d’une grille de lecture renouvelée. En somme : un (nouveau) Marx, et ça repart...
Là réside le principal intérêt du très fouillé ouvrage de Razmig Keucheyan, Hémisphère gauche, une cartographie des nouvelles pensées critiques [1]. Non tant dans sa recension poussée, parfois même ardue, des théories critiques – celles qui « remettent en question l’ordre social existant de façon globale » – de ces trente dernières années ; mais plutôt dans la vision générale qu’offre, paradoxalement, la minutie de l’étude. Si l’auteur les passe toutes en revue – de l’opéraïsme négriste au postféminisme, de la théorie de l’événement de Badiou à la lutte des classes indigéniste façon García Linera –, ce tableau précisément documenté laisse le lecteur sur une certitude : les théories critiques contemporaines ne sauraient constituer un levier à même de changer notre monde. Trop limitées. Éthérées ou inutilement compliquées. Voire, en fin de course.
Tabula rasa, idéologies mises à bas : le drame, tout autant que l’enjeu, de l’époque est d’être charnière, articulation entre la défaite et ce "peut-être à venir" qu’il s’agit de théoriser. Il l’a longuement expliqué dans un bar parisien, nous avons pris des notes. Voici la teneur du propos, arbitrairement catégorisée en grands axes thématiques.
.

Principes de cartographie

Ça fait un certain temps que je travaille sur la question des pensées critiques, que j’accumule les lectures. A force, j’en suis arrivé à me dire : il y a un manque, il faudrait établir une première cartographie – d’autres pourront lui succéder. C’est une réaction logique : quand tu es perdu dans un endroit inconnu, tu essaies dans la mesure du possible et de tes faibles forces de dresser une carte.
C’est le bon moment pour un tel projet, parce que nous sortons un peu la tête de l’eau après les difficiles années 1980-1990. De nouvelles sensibilités se sont affirmées – libertaire, alter, écolo, féministe, anti-raciste, post-coloniale, etc. –, ainsi que diverses pensées. Il est désormais temps de faire des mini-bilans. Non que ce processus touche à sa fin ; au contraire, quelque chose commence.

Renverser la vapeur

Si nous sortons du marasme ? Oui et non. Pour répondre, il faut prendre la mesure de l’échec. La chute du Mur de Berlin a marqué la fin d’un long cycle de luttes politiques, et suscité une défaite profonde. Aucun des courants de la gauche – réformiste ou révolutionnaire – n’en est sorti indemne. Même si certains s’en sont tiré mieux que d’autres : c’était fini pour les staliniens, tandis que les libertaires ou les trostkistes ont pu sauver certaines idées…
La défaite a été profonde, et pour tout le monde : c’est le premier élément de la réponse. Mais nous sommes aussi sortis des cauchemardesques années 1980-1990, quand on nous clamait "Marx est mort", "bravo Bernard Tapie" ou "vive la crise", quand régnaient en maître les ex-maos convertis – une époque que décrit bien François Cusset dans son livre La décennie : Le grand cauchemar des années 1980 [2]. Depuis, il y a eu décembre 1995, les zapatistes, Seattle, les forums sociaux – bref, clairement un nouveau départ.

Bataille des idées

Je n’ai pas lu cet entretien – avec François Ruffin – que tu évoques, « Je crois que le cours de la bataille des idées est en train de s’inverser » ; ma réponse sera donc incomplète. À t’écouter, je dirais qu’il a au moins raison sur un point : les néo-libéraux éhontés n’ont plus vraiment la cote, sauf au FMI ou dans les cercles de pensée proches de l’UMP. Il est par contre évident que les politiques néo-libérales persistent.
Le néo-libéralisme a toujours compté deux pans. D’une part, un système idéologique de légitimation du capitalisme – celui-là est en crise, sans doute. Et d’autre part, des politiques effectives et concrètes – celles-ci continuent à être mises en œuvre partout sur la planète. Le néo-libéralisme reste ce qu’il était dans les années 1970, un moyen pour le système de se régénérer. Il y a un peu moins de quarante ans, une crise du capitalisme – plus précisément : du taux de profit – a placé dans la logique du marché des secteurs de la société jusqu’alors soustraits au capital – les services publics, pour faire bref. Les privatisations étaient une nécessité pour le système, il lui fallait s’offrir de nouveaux marchés. Et malgré les résistances, ce mouvement de marchandisation continue. Ce qu’on impose au peuple grec est ainsi d’autant plus frappant que la Grèce est un pays de luttes de classe, avec des syndicats puissants, une gauche radicale influente, une classe ouvrière et des dominés combatifs. Ceux-là échouent pourtant à faire obstacle à ce qu’on leur inflige.
Il faut donc être prudent. Sur le plan de la bataille des idées, nous avons en partie réussi à bloquer le travail de sape du néo-libéralisme. Mais sans lui substituer autre chose qu’un néo-keynésianisme vaguement de gauche ; celui-là ne nous mènera nulle part.

Longue marche

Un long cycle de luttes s’est achevé avec la chute du Mur de Berlin, quelque chose recommence donc au mitan des années 90. Mais pour que ce « quelque chose » débouche sur un rapport de force plus favorable, cela prendra plusieurs décennies. Le mouvement ouvrier ne s’est pas constitué du jour au lendemain : hors les révoltes et les mouvements spontanés, il y a eu la construction d’organisations, d’une idéologie, de différentes variantes de marxisme, d’une presse, etc… J’estime – tout le monde n’est pas d’accord - qu’il va falloir en repasser par là. Je ne me sens pas spontanéiste : si je pense qu’il y a des insurrections, de la spontanéité révolutionnaire chez les dominés, je suis aussi persuadé qu’une organisation et une construction sont nécessaires. Ainsi que des théories permettant de comprendre le monde et à même de fournir des boussoles pour l’action, particulièrement dans les périodes de crise. Tout cela prend du temps.
Nous avons tous ce côté “excitation permanente”, à nous dire « le Grand soir est pour demain ». Plus précisément, nous savons bien qu’il n’y aura pas de “Grand soir” (ce qui ne veut pas dire qu’il n’y aura pas de révolutions), mais nous agissons souvent "comme si" dans nos pratiques militantes. La lucidité impose malheureusement une autre lecture. Je pense à cette phrase de Gramsci : « Il faut attirer violemment l’attention sur le présent tel qu’il est, si on veut le changer. Pessimisme de la raison, optimisme de la volonté. » Tout est dans le « violemment », qui implique une radicale lucidité dans l’analyse de la situation présente, mais aussi un choc politique provoqué par cette lucidité.
Même à supposer qu’il y ait des insurrections d’ampleur, je ne crois pas qu’elles débouchent d’elles-mêmes sur des formes politiques nouvelles dans un avenir proche. On peut prendre en exemple l’Argentine, en 2001-2002. Crise majeure, effondrement des institutions sociales et économiques, convergence (exceptionnelle) d’une partie des classes moyennes avec les classes populaires… Dix ans après, où en sont-ils ? Ceux qui vont être appelés à gouverner après les prochaines élections présidentielles étaient déjà au pouvoir avant la crise, à savoir l’entourage de Menem, des gens ayant fui le pays il y a huit ou neuf ans. L’une des insurrections les plus puissantes de notre époque n’a pas réussi à entraver réellement le capitalisme argentin – même si elle a eu des effets. En matière économique et sociale (je ne parle pas des avancées réelles obtenues récemment dans le jugement des crimes de la dictature), peu de choses ont changé. Parce que le capital n’a pas été affronté à son échelle, c’est-à-dire au moins à l’échelle nationale, voire continentale ; tant qu’il en sera ainsi, il finira toujours par revenir à la charge, même dans les secteurs dont il avait été chassé. Nous pourrions penser que la crise du capitalisme offre une occasion de revanche. Mais je n’y crois guère. La crise des années 1930 n’a pas été une chance ; au contraire, elle a conduit au fascisme. Les crises sont toujours ambivalentes. Parce que ce sont les dominés qui en souffrent. Qu’elles conduisent les gens à se crisper et à se replier, notamment sur des questions identitaires – et encore davantage quand tu n’as pas d’alternative claire à proposer. Et parce qu’il n’y a pas d’automatisme : ce n’est pas parce qu’il y a crise qu’il y a insurrection, et ce n’est pas parce qu’il y a insurrection qu’il y a émergence de formes politiques novatrices et égalitaires.
Il faut tabler sur plusieurs décennies avant un réel changement, donc. Une telle échéance peut sembler déprimante. Mais comme disait Lénine, patience et ironie sont les principales qualités des révolutionnaires… Ceci n’empêche pas de se réjouir d’événements se situant dans une autre temporalité. Le mouvement de résistance à la réforme des retraites me rend joyeux, par exemple : malgré l’ampleur de la contre-offensive néo-libérale de la fin du XXe siècle, il reste encore des centaines de milliers de gens prêts à se mobiliser. Le socle de conflictualité sociale n’a pas été mis bas.

Brouillard

Marx disait qu’il ne faut pas élaborer des recettes pour les marmites de l’avenir. En clair, il ne faut pas trancher des problématiques qu’on ne pourra régler que plus tard. D’accord. Mais l’un des plus gros déficits actuels de la gauche radicale est aussi cette incapacité à faire davantage qu’entrevoir ce que pourrait être un autre monde.
C’est sûr, les alternatives semblent aujourd’hui peu probantes. Et c’est aussi à cela que se mesure l’ampleur de la défaite que nous avons subie. Les principaux penseurs critiques actuels – des gens comme Alain Badiou, Frederic Jameson, Perry Anderson – sont fascinants et construisent des pensées politiques extrêmement intéressantes ; mais ils ne te donnent en aucun cas les moyens de commencer à construire un autre monde. La théorie de l’événement de Badiou est passionnante, mais c’est une métaphysique, tout au plus une grille de lecture de l’histoire. Ou un moyen de comprendre le passé. Et de se projeter dans la manière dont lui pense que les choses se feront à l’avenir. Il ne peut pas faire autrement, Badiou… Il ne va pas, tout seul dans son coin, créer une société alternative en disant : « J’ai trouvé, c’est ça qu’il faut faire !  » Ça ne marche pas comme ça ; Marx avait beau être un penseur génial, il est aussi le produit d’une situation collective.
Bref, ce degré d’abstraction caractérisant les pensées critiques actuelles est peut-être une étape obligée. Mais en admettant que ce soit un point de départ, il ne peut se suffire à lui-même. Il faut maintenant avancer vers davantage de concret, rendre les choses plus opérantes. Pour cela, ces théories doivent circuler, être mises en débat – modestement, c’est l’une des fonctions de mon ouvrage : se faire le médiateur entre quelques « grands penseurs » et les organisations, les militants. Je crois beaucoup à cette interaction-là.
L’une des fonctions des organisations dont j’appelle de mes vœux l’émergence – de masse et puissantes – est justement de redonner un sens de l’alternative possible. Pour cela, il faut des arguments. Il faut dire : on fera comme ça, les services publics seront organisés comme ça, l’État aura tel rôle (ou absence de rôle), la planification jouera telle fonction, etc… Il faut avancer sur ces points. Sans s’imaginer qu’on pourra régler les problèmes d’avance, mais sans non plus tomber dans le travers consistant à dire : « Puisqu’on ne sait pas comment ce sera, alors on ne fait rien.  »

Intellectuels hors-sols

Dans les années 1920 s’est opéré, notamment à cause de Staline, un éloignement progressif des théoriciens d’extrême-gauche : ils se sont peu à peu retranché des organisations. Il y avait là une forme de rupture, la fin d’une coïncidence entre théorie et responsabilités organisationnelles – des gens comme Lénine, Trotski ou Rosa Luxembourg étaient jusqu’alors d’abord des militants ou des dirigeants de parti. Cet éloignement des organisations s’est traduit dans le monde intellectuel par l’émergence d’un courant nommé "marxisme occidental", qui comptait d’ailleurs des gens passionnants (Adorno et Marcuse, par exemple, font partie de notre patrimoine à tous). Mais ce courant portait en lui un danger, celui de l’académisation de la théorie. C’est justement ce que nous vivons.
Dans le monde anglo-saxon, il y a aujourd’hui une prolifération de marxistes académiques, qui enseignent dans les plus grandes universités américaines. Ils sont là et ne dérangent personne : ils sont juste profs de Marx… Le marxisme devient un enseignement universitaire, avant d’être une doctrine de transformation sociale. C’est d’autant plus dommageable que les campus américains sont fréquentés par une élite : les problèmes d’injustice y deviennent forcément abstraits. Si elle compte de nombreux travers, l’université française reste plus ouverte ; parmi mes étudiants, certains galèrent. Fredric Jameson, prof à l’université de Duke, ne doit pas avoir beaucoup d’étudiants dans ce cas…

Vieille Europe et Nouveau Monde

L’un des phénomènes sur lesquels je mets l’accent – et qui est appelé à s’accentuer dans les années à venir – est la mondialisation en cours des pensées critiques. Les penseurs sont de plus en plus issus des périphéries, de ce qu’on nommait autrefois le Tiers Monde, soit l’Inde, l’Afrique, l’Amérique Latine, et non plus d’Europe – orientale et occidentale – et du monde anglo-saxon. Il existe bien sûr des intellectuels critiques européens importants, il suffit de penser à Badiou, Agamben, Rancière, Zizek, etc, mais une réelle dissémination à l’échelle du monde s’est opérée.
Il y a un autre point sur lequel il faut insister : les penseurs critiques consacrés issus des périphéries publient le plus souvent en anglais, et ils évoluent dans le monde anglo-saxon. Ce sont par exemple des Indiens d’origine, devenus légitimes une fois intégrés à une université américaine. C’est tout le problème académique, celui des professionnels universitaires des pensées critiques : pour devenir légitime, tu dois en passer par là. Et la mondialisation des pensées critiques s’accompagne de leur américanisation ; comme en économie. Ainsi de ce penseur chinois très intéressant, Wang Hui : lui écrit depuis longtemps en Chine, mais commence à être vraiment connu ailleurs depuis qu’il a mis le pied dans une université américaine, qu’il a commencé à écrire en anglais, à être publié en anglais, etc.

Stigmates de la pensée anti-totalitaire

Il y a justement un livre qui aborde ce sujet, Les intellectuels contre la gauche, de Michael Christofferson [3]. L’auteur démontre que la critique du totalitarisme a été utilisée pour déconsidérer toute idée d’alternative au capitalisme. Soit le principe – défendu par des gens comme BHL ou Glucksman au mitan des années 70 – selon lequel toute tentative de sortie du libéralisme conduit nécessairement à des régimes totalitaires désastreux et négateurs des libertés. C’était pile-poil la période où le néo-libéralisme apparaissait sur le devant de la scène, avec Thatcher ou Reagan dans le monde anglo-saxon, avec les nouveaux philosophes en France, avec Giscard puis Mitterrand, etc. Ils ont réussi leur coup. Notamment parce qu’ils ont débarqué à un moment où les modèles dits socialistes étaient complètement déconsidérés, où la gauche radicale d’exemples sur lesquels s’appuyer ; il n’y avait plus d’alternative, ceux d’en face avaient le champ libre.
Une petite parenthèse, d’ailleurs… Les néo-libéraux étaient alors tout-à-fait prêts à se saisir de l’opportunité ; aujourd’hui, nous ne le sommes clairement pas. C’est toute la tragédie de la gauche que d’avoir très souvent une bataille de retard ; il y a toujours une discordance des temps, comme disait Daniel Bensaïd, quelque chose de désajusté. Si nous avions fait comme les néo-libéraux – qui se sont préparés depuis les années 1940-50 à prendre le pouvoir dans les années 1970 –, la situation serait différente. Ce n’est pas le cas. Parce que les choses ne se font pas aussi vite pour nous que pour la droite.
Bref... Il y a un très bon livre d’Enzo Traverso, un recueil de texte nommé Le Totalitarisme : Le XXe siècle en débat [4]. Lui produit une critique de gauche du totalitarisme, c’est-à-dire qu’il est à la fois très critique à l’égard de François Furet et BHL, entre autres, et en même temps, il prévient : il ne faut pas faire comme si le danger n’existait pas. Une juste position, arguant que la critique du totalitarisme ne doit pas servir à justifier le capitalisme et les régimes de la démocratie bourgeoise, sans pour autant nier que la plupart des expériences de socialisme ont conduit à d’inacceptables formes totalitaires. Il faut se tenir sur cette étroite ligne de crête.

Syncrétisme

Je pense que le syncrétisme est imposé par la période. Comme aucun des modèles du passé n’a réellement porté ses fruits, nous devons piocher en différents courants pour essayer de recomposer une pensée vivace. Tout en prenant garde à ne pas confectionner un cocktail peu cohérent, qui nous pousserait à contourner chaque éventuelle difficulté en faisant appel à une autre tradition ; nous jouerions ainsi les traditions les unes contre les autres. Ça, c’est un vrai problème. Et je suis hostile à cette idée d’un éclectisme prenant le meilleur des traditions du passé et se suffisant à lui-même. S’il nous faut être radicalement ouvert, il ne faut pas non plus nier les réelles difficultés, les antagonismes entre courants. En ce qui me concerne, je règle ce problème éventuel du syncrétisme en tentant, autant que possible, de rester dans un cadre globalement marxiste. C’est ma boussole, mes rails, mes jalons.
Je me réclame de l’histoire (plurielle) du marxisme. Et je lui sais gré d’être l’un des seuls courants – si ce n’est le seul – à réunir à la fois un ensemble de doctrines et un ensemble d’organisations. Ça marche sur deux pieds : les idées d’un côté, les organisations de masse de l’autre, le tout étant inextricablement mêlé. Se réclamer du marxisme, c’est aussi revendiquer que les pensées critiques se remettent à être les deux, organisations et doctrines.

Combats prioritaires ?

Je me méfie de toute vision réductrice : le combat contre l’ordre policier va de pair avec celui à mener contre l’ordre économique. C’est peut-être quelque chose qui a été sous-estimé dans certaines franges du mouvement ouvrier, mais les libertaires l’ont bien mis en évidence. La répression policière est, de toute façon, l’un des fondements de l’ordre social.
Je ne fais pas de hiérarchie entre les injustices. Le capitalisme est un système qui est basé sur l’inégalité économique et, par conséquent, la lutte des classes joue sans doute une fonction assez centrale dans le combat pour l’abattre ; mais ça n’empêche pas que les luttes contre la répression et contre les violences policières, au même titre que les questions écologiques ou de rapport de genre, soient essentielles.
Je suis militant au NPA, mais je pense vraiment qu’il faut multiplier les contacts. Nous ne sommes pas dans une époque où nous pouvons nous permettre d’être sectaires, exclusifs, de jouer les uns contre les autres. Il y a des désaccords entre nous et il est important d’en discuter. Mais en même temps, il faut considérer notre adversaire et sa puissance ; les rapports de force ne sont vraiment pas à notre avantage… Trouver des dénominateurs communs est utile. Voire indispensable.
Quand tu auras un mouvement de masse gigantesque, avec des millions de gens en permanence dans les rues, on verra… Peut-être que les désaccords seront plus importants, alors, et qu’il faudra régler des comptes ; que l’urgence de l’événement nous poussera dans des voies antagonistes : décider de lancer des conseils ouvriers ou de renforcer les services publics, par exemple, ça ne relève pas de la même logique. Mais… nous n’en sommes clairement pas là.

Stratégie du repli

Je reste un marxiste assez ordinaire, je crois à une échelle de masse. Les expérimentations locales, à une petite échelle, sont évidemment nécessaires – elles ont d’ailleurs toujours existé dans l’histoire du mouvement ouvrier, le livre de Rancière, La nuit des prolétaires [5], l’illustre parfaitement. Mais elles ne peuvent se suffire à elle-même. Expérimentations locales et vision globale doivent coexister. Ce qui est terriblement compliqué : d’un côté, tu es dans une échelle microscopique – avec des enjeux particuliers –, et de l’autre tu te places dans une optique de masse pour transformer la société.
Je ne sais pas si je suis optimiste, mais je pense encore possible une transformation sociale d’ampleur. Clairement. C’est quelque chose que disait Bourdieu, à savoir qu’il faut donner aux gens le sentiment de la contingence du monde social. Il insistait : « Ce que le monde social fait, le monde social peut le défaire. » Une fois intégrée l’idée que le capitalisme n’a pas toujours existé – et encore moins le néo-libéralisme – , il apparaît beaucoup plus facile de le mettre à bas. Est-ce que ça implique d’annoncer l’avènement du paradis sur terre ? Certainement pas. Mais entre le paradis sur terre et aujourd’hui, il y a une marge...
Il faut mettre les expérimentations locales en rapport avec quelque chose de plus ambitieux – notamment parce qu’elles sont toujours encerclées par le capital et que, si tu veux desserrer l’étau, il faut construire des organisations à la hauteur. C’est justement là où pêche, selon moi, L’Insurrection qui vient [6] - par ailleurs très percutant. Il manque au Comité invisible une critique économique du capitalisme. Si je me sens marxiste, c’est d’abord parce que le marxisme est le seul courant – ou l’un des seuls - à même de produire une critique globale du capitalisme, de mettre en rapport le politique, l’économique, le culturel, l’institutionnel et le personnel. Pour cela, il faut répondre à des questions essentielles : qu’est-ce que c’est que le néo-libéralisme comme stade de développement du système capitalisme ? Pourquoi entre-t-il en crise aujourd’hui ? Comment tout cela a-t-il un impact sur la culture, sur les politiques scientifiques, sur les individus ? Etc. La pensée critique ne peut faire l’impasse sur l’analyse des luttes de classe aujourd’hui, sur le taux de profit et la trajectoire du capital, sur la nécessité pour le capitalisme d’imposer actuellement des plans d’austérité. C’est un travail qu’ont mené des gens comme Robert Brenner ou Giovanni Arrighi – eux mettent les rapports sociaux au cœur de l’analyse et tentent, dans la mesure du possible, d’en faire découler une analyse globale.

Sujet révolutionnaire

Le modèle absolu a longtemps été celui de la classe ouvrière industrielle. Et à bien des égards, c’est une classe qui a été reconstruite a posteriori : dire "ce sont les ouvriers, blancs, dans les usines, qui vont faire la révolution" (soit le prolétariat au sens restreint du terme), était un peu réducteur. Quand ce modèle est entré en crise dans les années 1950 – je placerais le point de basculement en 1956, avec Suez, la sclérose des organisations syndicales, Budapest et l’émergence de ce qu’on appelle la « nouvelle gauche » –, les sujets révolutionnaires possibles, de substitution à la classe ouvrière, ont proliféré. C’est à partir de là qu’ont été menés les travaux sur les fous, les étudiants, les colonisés, etc… Cela continue aujourd’hui : nous sommes toujours en quête de sujets révolutionnaires. Mais nous avons désormais renoncé à cette idée qu’il n’y en aurait qu’un seul, nous admettons une forme de pluralisme. Un prolétaire peut aussi bien être un ouvrier qu’une femme, un colonisé ou un chômeur… C’est la ligne de Negri, mais aussi celle de Bourdieu ; ce dernier posait qu’il y a une pluralité des formes de domination, qui correspondent à des champs sociaux différents, et donc que la domination est plurielle.
D’où ce casse-tête : comment réunir les différentes formes de domination, les différents sujets révolutionnaires, pour leur faire affronter le capitalisme ? Nous en revenons ici à la question de l’organisation, censée donner à tous les moyens de s’exprimer – que chacun ait le sentiment d’être entendu, de pouvoir être de la manière dont il ou elle veut être – tout en créant suffisamment d’ « unité » pour que ce soit efficace. Voilà : pluralisme et unité. Soit créer une alliance entre les sans-papiers, les drag-queens, le prolétaire dans son usine en Lorraine, le précaire, l’intermittent du spectacle, etc. C’est un vieux problème, bien sûr, mais auquel il va falloir trouver une réponse nouvelle adaptée à notre époque.

Notes
[1] Publié en 2010 au sein de la collection Zones des éditions La Découverte.
[2] Entretien à venir, dans le numéro 2 de la version papier : sortie en kiosques le 14 janvier.
[3] Publié chez Agone, 2009.
[4] Publié au seuil, dans la collection Points, 2001.
[5] Publié chez Fayard, 1981.
[6] Ouvrage publié par le Comité invisible à La Fabrique en 2007.

Publié le 3 janvier 2011 par JBB sur ArticleXI 
Également publié dans le numéro 1 de la version papier d'ArticleXI

 
IDEM VELLE AC IDEM NOLLE AC TANDEM VERA AMICITIA EST