18/01/2011

Bonus : les traders stars ont déjà oublié la crise

En apparence, la promesse est respectée : les banques françaises ont bien réduit le montant total des bonus… mais sans toucher à ceux des traders vedettes. L'un d'entre eux a même reçu plus de 10 millions d'euros de bonus en 2009, et un rapport très critique démonte les arguments avancés pour justifier une telle générosité.

Ce rapport a été remis vendredi soir à Christine Lagarde – ce qui n'est pas le meilleur moment si l'on veut médiatiser un document de ce type. Il a été vite éclipsé par l'actualité tunisienne.

Son auteur, Michel Camdessus, a été gouverneur de la Banque de France puis directeur général du Fonds monétaire international. Et en 2009, il a été nommé « contrôleur des rémunérations des professionnels des marchés ».

Sa mission ? Vérifier que les banques ayant bénéficié de l'aide de l'Etat au plus fort de la crise (BNP Paribas, Société générale, le Crédit agricole, le groupe Banque Populaire-Caisse d'Epargne, le Crédit mutuel et Dexia) respectent les nouvelles règles encadrant la rémunération variable des traders, les fameux « bonus ».

Télécharger le rapportLes bonus des « stars » revenus au niveau d'avant la crise

Derrière un bilan global positif – la baisse du montant total des bonus –, le rapport vaut la peine d'être lu dans le détail. Il se révèle en effet très critique à l'égard des banques :
  • comme promis, le montant total des bonus a diminué : 3 milliards d'euros en 2009, soit 800 millions de moins qu'en 2007, avant que la crise financière éclate ;
  • le bonus moyen s'élevait tout de même en 2009 à 242 000 euros, et cette moyenne portant sur 8 200 professionnels cache des écarts importants ;
  • les bonus des traders vedettes n'ont pas été touchés  : la composition des bonus a changé (moins de « cash » et plus d'actions, pour limiter l'attrait de l'argent « facile »), mais leur montant lui-même n'a pas diminué par rapport à 2007 et même 2006 ;
  • les 400 traders disposant des plus hauts bonus ont reçu en moyenne 1,65 million d'euros ;
  • la moyenne grimpe à 4 millions d'euros pour les dix bonus les plus élevés ;
  • le bonus le plus élevé a dépassé 10 millions d'euros.
Le rapport ne révèle pas dans quelle banque travaille ce trader chanceux. Ni laquelle a dû être rappelée à l'ordre parce qu'elle tardait à réduire son enveloppe de bonus. Le rapport indique seulement que, « dans un cas », Michel Camdessus, a dû saisir l'Autorité de contrôle prudentiel (ACP), l'organisme de contrôle, rattaché à la Banque de France. Contactées par Eco89, l'ACP et l'équipe de Michel Camdessus expliquent que cette information est protégée par le secret professionnel.

« Un système de rémunérations hors normes »

Pas besoin de noms, cependant, pour comprendre que le système des bonus n'a pas entièrement changé. Le rapport évoque « un système de rémunérations hors normes », et s'étonne de l'écart persistant entre :
  • les rémunérations variables et fixes : pour les 400 traders ayant reçu le plus de bonus, le « variable » représentait en moyenne onze fois le « fixe » ;
  • les bonus distribués et la situation financière des banques : trois des six banques contrôlées auraient versé « des rémunérations qui sont apparues excessives au regard [de leurs] résultats » ;
  • les salaires versés dans la finance et dans les autres secteurs d'activité.
Sur ce point – celui qui a le plus scandalisé l'opinion publique depuis le début de la crise –, le rapport offre d'ailleurs une comparaison frappante. Une illustration de l'écart entre la finance et l'économie dite « réelle » :
  • en 2009, les dix bonus les plus élevés représentaient en moyenne 4 millions d'euros ;
  • la même année, la rémunération totale – et pas seulement le bonus – d'un patron du CAC 40 ne représentait en moyenne « que » 2,5 millions d'euros.

La justification des banques remise en cause

Pourquoi ces montants et ces écarts ? L'explication des banques est connue : pour recruter les meilleurs professionnels puis les dissuader de filer chez les concurrents étrangers, il est nécessaire de leur proposer des bonus élevés. Logique, non ?
Logique, mais faux, à en croire le rapport de Michel Camdessus. Au détour du rapport, le contrôleur des rémunérations démonte ces arguments :
« Les taux de turn-over ou les chiffres globaux communiqués par les banques ont confirmé que l'application des nouvelles règles n'a pas eu, pour l'instant, d'impact significatif sur les mouvements de professionnels de marché. […]
Les banques françaises qui se mesurent aux leaders mondiaux ont été capables de recruter plus de collaborateurs qu'elles n'en ont perdus et ce, dans des proportions très importantes. […] L'idée d'une mise hors-jeu de nos banques sur les marchés de l'emploi du fait de leur politique de rémunérations n'est donc pas confirmée. »

Les traders sont en « position de force »

En résumé, les bonus records n'ont pas disparu, mais ils ne se justifient parfois ni par les résultats financiers de la banque, ni par les spécificités du marché de l'emploi dans la finance. Les traders bénéficieraient en fait d'une « position de force » au sein des banques, conclut le rapport de Michel Camdessus :
« Les professionnels de marché, du fait de la rentabilité de leurs activités et du prestige de leurs fonctions au sein des établissements, jouissent, en règle générale face à leur management, d'un fort ascendant dans le processus d'évaluation de leur performance. »
Les chiffres du rapport datent de 2009, et le montant des bonus pour 2010 devraient donc être plus élevés. De quoi peut-être relancer le débat, comme aux Etats-Unis, où deux des principales banques ont annoncé une bonne nouvelle à leurs traders :
  • Goldman Sachs a mis de côté 15,4 milliards de dollars (11,6 milliards d'euros), soit une moyenne de 435 000 dollars (327 000 euros) par trader ;
  • la banque JP Morgan a prévu, elle, de distribuer 9,73 milliards de dollars (7,3 milliards d'euros) en bonus, soit près de 370 000 dollars (278 000 euros) par trader.

Publié le 17 janvier 2011 sur Eco89 par François Krug

Photo : un trader dans une salle des marchés à Londres, le 22 janvier 2010 (Stefan Wermuth/Reuters).

 
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