22/12/2010

L’histoire édifiante du New York Times, par François Leclerc

 « Tous les mois, le mercredi, neuf membres d’une société de l’élite de Wall Street se rencontrent dans Midtown Manhattan [le quartier des affaires de New York]. Ils partagent un même objectif : protéger les intérêts des grandes banques qui agissent sur le vaste marché des produits dérivés, l’un des plus profitables – et controversé – de la finance. Ils ont aussi en commun des secrets, le compte-rendu de leurs réunions de même que leurs identités, strictement confidentiels ».

C’est ainsi que Louise Story débute son article dans le New York Times, dont elle est une journaliste financière vedette. Au terme d’une enquête fouillée, elle met en évidence, détails et noms à l’appui, les mécanismes utilisés par les mégabanques qui dominent le marché des produits dérivés. Dans le but d’empêcher que de nouveaux entrants élargissent leur club très restreint et afin que continue à régner sur ce marché une totale opacité, garante de leurs immenses profits. 

Les noms de ses membres sont ceux du gratin de la banque : Goldman Sachs, Morgan Stanley, JP Morgan Chase, UBS, Deutche Bank, Barclays, Crédit Suisse, Citigroup, Bank of America. Tous se retrouvent membres du comité du risque de ICE, une nouvelle chambre de compensation des produits dérivés qui a vocation à dominer ce marché, mais également au comité de nombreux autres, ainsi qu’à la direction de l’International Swaps and Derivatives Association (ISDA), le lobby international qui fait la pluie et le beau temps sur ce marché.
Ce n’est évidemment pas par hasard, car ces comités du risque des chambres de compensation qui ont poussé comme des champignons ont été investis par la loi Dodd-Frank de régulation financière de très importants pouvoirs. Notamment ceux de décider quels sont les produits dérivés qui n’ont pas à utiliser les services des chambres de compensation – et restent ainsi totalement négociés de gré à gré – au prétexte qu’ils ne sont pas standardisés et ne peuvent donc être compensés. Ainsi que de déterminer le coût du service, qui s’ajoute aux commissions des banques, et les montants financiers qui doivent être apportés en couverture. Les mégabanques sont donc totalement juges et parties. 

Sur ce marché, les commissions bancaires ne sont pas connues, et il n’y a pas comme sur le marché boursier de cote officielle à la disposition des intervenants. Les banques achètent et vendent à des prix qu’elles seules connaissent, fixant ainsi leur marge selon leur bon vouloir.
« Pas un seul domaine financier n’est probablement aussi profitable aujourd’hui que les produits dérivés », explique Louise Story. « Plus que l’activité de prêt, celle des cartes de crédit, des fusions et acquisitions ou de la gestion de fortune. » poursuit-elle, pour conclure : « Le secret qui entoure le marché des produits dérivés est un facteur clé des importants profits réalisés par les banques ». Les moyens dont elles disposent et qu’elles mobilisent pour le protéger sont à l’avenant. 

Ce qui n’est pas sans expliquer comment elles sont parvenues à faire barrage avec succès à des dispositions trop incisives du Congrès, et comment elles peuvent encore prétendre bloquer, fort de l’appui massif des républicains – mais de démocrates également – les nouvelles dispositions que cherche à prendre la Commodity Futures Trading Commission (CFTC), le régulateur compétent, afin de limiter le contrôle des chambres de compensation par les banques. 

Le Département de la justice a pour sa part engagé une enquête afin de vérifier l’existence éventuelle de pratiques tombant sous le coup de la loi anti-trust, qui sont de notoriété publique à Wall Street, dont on attend avec intérêt les résultats.

Ironiquement, les positions prises par les mégabanques ont pour origine une demande de l’administration aux mégabanques. Devant la panique crée par la menace d’effondrement d’AIG, qui assurait avec des CDS de nombreuses grandes banques, celle-ci était autant que les régulateurs dépassée par les événements et ignorante du fonctionnement de ce marché sur lequel elle n’avait aucune prise. Au milieu de la tourmente, les régulateurs se tournèrent donc vers les banques pour leur demander de monter dans l’urgence une chambre de compensation, afin de réduire les risques et stabiliser le marché. InterContinentalExchange (ICE), qui compensait déjà les commodities et les futures, servit de base.

Au fil de son enquête, Louise Story raconte comment les mégabanques firent par la suite obstacle aux velléités d’autres intervenants d’entrer sur le marché des chambres de compensation, avec également comme souci d’empêcher l’avènement d’une quelconque cotation électronique des produits dérivés, qui apporterait de la transparence et risquait de court-cicuiter les banques. Citadel Group, un très important hedge fund qui chercha à s’y lancer en joint venture avec le Chicago Mercantile Exchange, dut finalement y renoncer au terme de batailles de coulisses homériques. 

Elle narre également comment certaines banques, telle Bank of New York Mellon, essayèrent de rentrer dans le « club des négociants en dérivés », comme il est appelé à Wall Street, pour en être rejeté par le physionomiste. 

Cette histoire appelle-t-elle d’autres commentaires ?

Publié le 13 décembre 2010 par François Leclerc sur le Blog de Paul Jaurion

 
IDEM VELLE AC IDEM NOLLE AC TANDEM VERA AMICITIA EST