05/09/2010

Courrier de l’au-delà : Ron Ziegler nous écrit à propos de Woerth the "crook "

Publié le 4 septembre 2010 sur Article XI par JBB

Une nouvelle lettre estampillée "au-delà", postée directe du Walhalla ! Du grand nulle part, c’est Ron Ziegler - décédé en 2003 - qui prend la plume, s’intéressant au déroulement de ladite "affaire Woerth". Celui qui était le principal conseiller et confident de Richard Nixon pendant le Watergate ne peut s’empêcher d’établir quelques rapides et percutants parallèles. On lui laisse la main.

Oh, my fucking God ! Vous en tenez un beau, you lucky bastards ! À observer les récents soubresauts de votre vie politique - disons : le Woerthgate - , j’ai presque l’impression de replonger dans mes trépidantes années de jeunesse. 1972 : j’étais le plus jeune responsable presse de la Maison Blanche de toute l’histoire américaine. À 32 ans, talentueux et doué, habitué à la proximité avec les puissants et au fait des plus secrets usages de la politique, je n’avais plus grand chose à apprendre du théâtre des ombres et de la manipulation. Ardentes dénégations, protestations indignées, mensonges éhontés… je maîtrisais. Une gamme stratégique du déni qui allait me servir tout au long de l’affaire du Watergate, de 1972 à 74 : pour protéger mon patron, Richard Nixon, et alors que j’étais devenu son plus proche conseiller-confident, j’ai pratiqué la défense dite du "mur de Berlin". Nier, nier et encore nier, en dépit de toutes les preuves, allégations fondées et démonstrations percutantes s’accumulant contre le président. Combattre pied à pied la procédure d’impeachment, faire front et mentir sans relâche. Bref, refuser la réalité.

J’ai souvent repensé à ces folles années de jeunesse ; j’en eus tout le loisir, tant ce poste de responsable presse fut le sommet d’une carrière commencée comme responsable d’attraction à Disneyland [1]. Vous serez surpris d’apprendre qu’il était d’abord question de sincérité : je crois bien que nous n’avions - une fois plongés dans les soubresauts de l’affaire, ballotés au gré des révélations de la presse et bousculés par l’opinion publique - même plus conscience de mentir. Nous étions dans une autre dimension, où le mensonge était aussi vérité, où la frontière entre le bien et le mal se faisait variable d’ajustement soumise à nos désirs et à notre nécessité. Tout est si trouble, n’est-ce pas ? « If my answers sound confusing, bottais-je en touche lors d’une conférence de presse en 1972, I think they are confusing because the questions are confusing and the situation is confusing. » Si mes réponses semblent confuses, elle le sont parce que les questions sont confuses et que la situation l’est tout autant : ne dirait-on pas du Woerth dans le texte ? Couplée à de violentes attaques contre le messager - le ou les média(s) - , cette tactique permet de gagner un temps précieux. Sursis non négligeable. J’ai interdit le Washington Post [2] à la Maison Blanche, l’UMP s’en est pris haineusement à Médiapart. Même logique.

Anyway… Vous ne pourrez comprendre l’effarante conduite de votre ministre du Travail si vous n’intégrez cela : sa réalité est autre. « I am not a crook », proclamait mon patron en 1973 (la vidéo est ICI, j’en ai des frissons à chaque fois que je la revois) ; il croyait dur comme fer ne pas être un escroc. « Est-ce que j’ai une tête à couvrir la fraude fiscale ? », demande Eric Woerth ; « Je n’ai rien à me reprocher. C’est aussi pour ça que je suis fort et serein », en remet-il une couche ; lui-aussi est certain de ne pas être a crook. D’ailleurs, il le répète à l’envi : « Je suis outré. (…) On n’a rien à me reprocher. Tout est propre, net. (…) C’est inacceptable. Je le dis avec une certaine virulence. Je commence vraiment à en avoir assez de ça. »

Il commence à en avoir assez de ça… Sait-il que mon patron, par la grâce - je devrais dire : malédiction - de révélations médiatiques quasi-quotidiennes, a vécu ce calvaire pendant deux ans ? Deux ans à serrer les dents, à nier les évidences, à jouer avec sa conscience pour ne pas courir au-devant d’une punition bien méritée. En Crime et châtiment, Raskolnikov finit par se livrer à son poursuivant pour ne plus se sentir vil assassin ; le lâche… Richard n’a jamais cédé, lui ! Même acculé, confronté à d’évidentes preuves, convaincu de mensonge aux yeux de tous, il protestait encore de sa blancheur immaculée. Et je lui prêtais main-forte en maquillant largement l’ampleur de ses éventuelles responsabilités : en 1972, j’ai ainsi fait sensation en expliquant que le cambriolage de l’hôtel du Watergate n’était - au fond - qu’un vol au troisième degré (dans le texte, a third-rate burglary) ; autant dire nothing, une broutille. Comme Éric Woerth consentant finalement, du bout des lèvres, avoir demandé la Légion d’honneur pour le chargé de fortune des Bettencourt, Patrice de Maistre : « J’ai fait comme de multiples députés, c’est d’une grande banalité. » Tout pareil : juste a third-rate burglary.

Ces gens sont ainsi, simplement. Et il n’est nul repentir à attendre de leur part, nulle évolution à espérer. Transforme t-on une pierre en plante verte ? Je crois que vous, Français, aviez trouvé la seule réponse adéquate quand vous avez fait tourner la guillotine à plein régime. Je désapprouve, bien entendu ; mais mon sens cynique - l’opposé de ce sens civique dont vous vous gargarisez si souvent - m’oblige à reconnaître l’efficacité de la méthode. Richard Nixon ne sera jamais autre chose qu’un crook, Éric Woerth aussi, et tous leurs collègues avec eux. Que je vous dise, même (j’ai eu le temps d’y songer depuis ma mort, voilà sept ans) : il n’y a pas plus eu de scandale du Watergate qu’il n’y a une affaire Woerth. Vous protestez ? Allons donc : tout cela - en 1972 comme aujourd’hui - n’est rien d’autre qu’un bref coup de projecteur sur les usages ordinaires de la politique. Richard a démissionné, Éric fera de même, and so ? Les choses reprendront là où elles n’ont jamais cessé.

You know what ? J’ai affirmé en 1981, bien, après la démission de mon mentor : « I’m proud of what I did as press secretary. I don’t feel the need to apologise. There are some things, however, I would have done differently. » N’en croyez rien : il n’y aurait rien eu de différent. Il n’y a jamais rien de différent.
 Richard Nixon et Ron Ziegler quittant ensemble la Maison Blanche, le 9 août 1974.

Notes

[1] Il n’y a jamais de hasard…
[2] Ce sont Carl Bernstein et Bob Woodward, journalistes au Washington Post, qui ont tenu à bout de bras l’affaire du Watergate, ne lâchant rien et distillant très efficacement leurs révélations au jour le jour.
Sur l’interdiction du Washington Post à la Maison Blanche, voir cet enregistrement d’une conversation téléphonique entre Ziegler et Nixon.


 
IDEM VELLE AC IDEM NOLLE AC TANDEM VERA AMICITIA EST