06/08/2010

Un individualisme sans liberté ?

Publié sur Contretemps.eu

Extraits de « Un individualisme sans liberté ? Vers une approche pragmatique de la domination » de Luc Boltanski, en collaboration avec Philippe Corcuff, in P. Corcuff, C. Le Bart et F. de Singly (éds.), L’individu aujourd’hui, Presses universitaires de Rennes, collection « Res Publica »/Colloque de Cerisy, juillet 2010, pp.339-348.

Un individualisme sans liberté ? Vers une approche pragmatique de la domination

Il est classique en sociologie d’opposer les constructions qui mettent l’accent sur les individus et les constructions qui mettent l’accent sur les institutions. Cette première opposition en croise souvent une seconde, avec d’un côté, des sociologies qui mettent l’accent sur la liberté des acteurs et sur leurs capacités d’opérer des choix en mettant en œuvre leur raison ou encore à s’ajuster pragmatiquement aux contraintes de la situation et, de l’autre, des sociologies critiques qui insistent sur les contraintes qui s’imposent à eux. Ces dernières se distribuent elles-mêmes entre des théories qui voient dans les institutions des instruments de protection des individus (comme c’est le cas d’une certaine façon chez Émile Durkheim) et des théories qui, à des degrés divers, assimilent les institutions à des instruments de domination (comme c’est plus ou moins le cas dans nombre de théories critiques développées dans les années 1960-1970).

Je voudrais présenter ici les grandes lignes d’un cadre d’analyse, en cours d’élaboration, dont l’une des intentions est de prendre au sérieux la question de la domination sans jeter par dessus bord les institutions. Ce cadre d’analyse s’efforce de prendre en compte certains acquis de la sociologie pragmatique à laquelle j’ai participé dans les années 1980-1990 (notamment Boltanski, 1990 ; Boltanski et Thévenot, 1991), tout en renouant avec certains motifs de la sociologie critique de Pierre Bourdieu qui a marqué ma formation sociologique (voir Boltanski, 2008). Ce retour pragmatique vers la critique – préoccupant d’autres sociologues passés par la sociologie pragmatique (Corcuff, 2002-a) - avait été amorcé par un travail en commun avec Ève Chiapello (1999), mais demandait à être systématisé dans une nouvelle théorie critique. Cette démarche pourra éclairer de manière décalée, tant sur le plan de la sociologie que de la philosophie politique, les problèmes associés aux notions d’« individu », d’« individualisation » et d’« individualisme » qui préoccupent les contributeurs de cet ouvrage. […]

Il faut souligner un trait particulièrement important de ce mode de gouvernance autour duquel se nouent aujourd’hui des liens nouveaux entre le capitalisme et l’État, consolidés par l’échange entre techniques de management et procédures de légitimation. Il s’agit du caractère instrumental, strictement gestionnaire des interventions, et de leurs justifications. Les mesures adoptées, toujours présentées comme nécessaires, trouvent leur principe de nécessité dans le respect d’un cadre, le plus souvent comptable ou juridictionnel, sans exiger un large déploiement de discours idéologiques. Dans le cas de la domination par le changement, tout se fait sans apparat. Le caractère technique des mesures rend difficile, voire d’ailleurs inutile, leur transmission à un large public. Rien, ou presque, ne vient assurer la cohérence d’ensemble si ce n’est précisément le cadre comptable et/ou juridictionnel général auquel les mesures particulières doivent s’ajuster. Ces cadres comptables et juridictionnels – ce « gouvernement par les normes » comme dit Laurent Thévenot (1997) – reposent sur une extension de la logique du management, qui est un art de la fragmentation ou plutôt l’art de coordonner des individus détachés de leur appartenance et donc substituables les uns aux autres, en les plaçant, chacun pris séparément, sous l’emprise de la règle (ce qui fut la grande idée de Taylor). Cela, sans nécessairement qu’ils en aient eux-mêmes conscience, et dans la visée purement instrumentale du profit.

Le mode de domination dont je viens de donner un rapide signalement ne fait pas que défaire des collectifs existants porteurs de critiques. Il entrave la formation, au sein des dominés, de collectifs nouveaux, notamment en cherchant à susciter des attentes dont la réalisation, conformément à une idéal méritocratique, dépendrait uniquement des possibilités données aux individus d’exploiter les gisements de capacités qui dorment en eux : « si on veut on peut ». Mais comme, même si on le veut, on s’aperçoit assez vite qu’on ne peut pas grand-chose, alors il faut bien que chacun se retourne contre les autres, c’est-à-dire habituellement ses plus proches : chacun « pourrait » si les autres, (les camarades de classe, les voisins de bureau, les collègues d’atelier, ou d’Université, etc.) ne le lestaient pas du poids de leurs propres « incapacités ». Ce que l’on a appelé, depuis trente ans, « la montée de l’individualisme » – le dernier grand récit auquel la philosophie sociale semble avoir daigné croire – a vraisemblablement à voir avec ces nouveaux effets de domination, même si les phénomènes visés ne peuvent leur être entièrement imputés, comme le montrent une série de contributions de cet ouvrage.

Mais l’approche proprement sociologique que j’ai commencé à déployer ici ouvre sur des questions relevant de la philosophie politique et même de la praxis politique. La légitime autonomie scientifique de la sociologie par rapport à des préoccupations plus directement politiques ne doit pas nous empêcher, au nom d’une illusoire indépendance et « neutralité » scientiste, de nous efforcer de penser des connexions entre différents registres (sociologie-philosophie politique-praxis politique). Dans une telle perspective, une prise de conscience de la contradiction herméneutique ne débouche pas nécessairement ni sur un rejet de la critique au nom d’une valorisation – actuellement très en vogue, même à gauche – des sources (supposées) d’autorité (le bien commun supra-individuel, la loi du Père, l’État impartial, le droit, la science absolutisée, etc.), ni, à l’inverse, sur un rejet de l’idée même d’institutions c’est-à-dire d’instances sans corps investies de la charge de dire ce qu’il en est de ce qui est afin d’atténuer l’incertitude propre à la vie sociale.

Une philosophie politique renouvelée s’orienterait plutôt vers une prise de conscience de la contradiction herméneutique en vue de son déplacement. Mais à la condition, radicalement démocratique, que cette prise de conscience et ce déplacement soient également distribués entre tous les membres du collectif. Il est difficile d’évaluer tous les effets qu’exercerait un tel déplacement, mais on peut penser qu’il ouvrirait aux personnes de nouvelles possibilités dans la construction de collectifs – et notamment de devenir réellement ces êtres encore embryonnaires qu’invoque la sociologie, c’est-à-dire des individus et des acteurs. Cela sans sous-estimer les conflits qui les opposent au nom d’un consensus illusoire (qui, le plus souvent, a été un habillage de la domination), mais aussi sans se fixer sur le moment, aussi nécessaire soit-il, du conflit dans la mesure où l’accord pourrait se faire sur rien de plus que le caractère provisoire et révisable des formes de qualification, des formats d’épreuves, des définitions de la réalité. Dans une utopie de ce genre, deux dimensions fondamentales et liées pourraient être envisagées différemment de la façon dont elles sont traitées dans les sociétés structurées par la domination : le couple fragilité/incertitude et le couple individualités/collectifs. Tout d’abord, le monde social serait reconnu pour ce qu’il est, c’est-à-dire dans sa fragilité constitutive et dans son incertitude structurelle, et aurait donc à s’en ressaisir pour les mettre au panthéon de ses « valeurs » au lieu de prétendre toujours les résorber définitivement (voir aussi Corcuff, 2002-b). D’autre part, une association des individualités, rendant possible le déploiement des capacités individuelles, serait envisageable, dans la perspective libertaire ouverte par Marx (1965, p.614) « d’hommes librement associés, agissant consciemment et maîtres de leur propre mouvement social ». Cela supposerait toutefois que l’optimisme historique de Marx soit tempéré par un sens du tragique et que le caractère infini des contradictions sociales ne soit pas rabattu sur une vision harmonieuse du futur, selon les indications critiques fournies par Maurice Merleau-Ponty (2000).

Un tel horizon politique appelle l’émergence de pratiques radicales nouvelles, dans des rapports réinventés entre sociologie, philosophie politique et praxis politique.

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IDEM VELLE AC IDEM NOLLE AC TANDEM VERA AMICITIA EST