21/07/2010

"Serve the people" : la face cachée des Black Panthers

Publié le 20 juillet 2010 par Lémi pour Article XI
Autour du livre de Tom Van Eersel, "Panthères Noires", éditions l’échappée, 2007

Ont-elles fait fantasmer, ces panthères noires… Avec leur apparat guerrier et leur rhétorique incendiaire, les Black Panthers ont nourri l’imaginaire insurrectionnel d’images en pagaille : fusils d’assaut rutilants, bérets et fringues flashy. Mythe aidant, on en oublierait presque l’essentiel : les panthères avaient peut-être le doigt sur la gâchette, mais aussi les mains dans le cambouis social.

Ça ne rate jamais. Convoque les Black Panthers dans la discussion, et tu auras toujours droit à la même rengaine : les fusils maousses exhibés dans les rues, les coiffures afro qui en jettent, les bérets, la violence désespérée, la guérilla de l’intérieur, les yeux furieux d’Angela Davis, la tchatche d’Eldridge Cleaver… Images accrocheuses. Mais qui ne rendent pas justice à la complexité d’une lutte qui était loin de se réduire au bagout, à l’étalage de quincaillerie et aux canardages sanglants. C’est vrai, le Black Panther Party (BPP) a beaucoup joué de la chose pour recruter et il a aussi réellement versé dans la lutte armée. Mais ramener l’action des panthères à cela, uniquement cela, revient à clapoter dans le mythe et l’image médiatique (de celle que le FBI se plaisait à colporter pour les discréditer). C’est surtout oublier tout un pan de l’histoire des Black Panthers : leurs programmes sociaux et leur enracinement dans la vie urbaine des plus démunis.

Say it loud!

D’abord, un peu d’histoire, en accéléré. Octobre 1966 : Huey P. Newton et Bobby Seale, déçus de la lutte pour les droits civiques, rédigent le programme de revendication en dix points du Black Panther Party for Self-Defense, coup de butoir violent et pragmatique. Fini le temps des atermoiements, des discussions avec le pouvoir : l’heure est à l’action, pour renverser la vapeur de l’oppression blanche. By any means necessary.
Cette radicalisation n’est pas fruit du hasard, mais traduit la déception de la population noire face aux promesses non tenues et à l’enlisement des combats des années 1950. Ce qui semblait victoires (17 octobre 1954 : la Cour suprême rend la ségrégation scolaire illégale par l’arrêt "Brown Vs. Bureau de l’éducation" ; le train du changement semble lancé) n’a pas vraiment été suivi d’effets. Pire, la répression s’est intensifiée. En 1965, Malcolm X est assassiné (suivi, trois ans plus tard, par un Martin Luther King qui commençait, lui aussi, à se radicaliser), et les États-Unis s’enlisent au Vietnam, soldats noirs en première ligne. Le rêve des droits civiques, d’une amélioration basée sur une charpente légale, s’éloigne peu à peu, d’autant que la ségrégation économique est plus forte que jamais. Tableau noir. C’est sur ce terreau qu’émerge le Black Panther Party, qui ne s’embarrasse plus de précautions oratoires : il est temps d’en finir avec le "terrorisme culturel", de retrouver une fierté dans la lutte et dans l’affirmation de racines trop longtemps oubliées. I’m Black and i’m proud (Say it Loud ! [1]), comme le chantera James Brown en 1968.
Les deux fondateurs du BBP ont lu Frantz Fanon (notamment Les Damnés de la terre, 1961) et en ont tiré une certitude radicale : la lutte afro-américaine, partie intégrante du combat anti-impérialiste, est une lutte pour l’indépendance d’un peuple. Les Noirs américains sont colonisés, de l’intérieur, il est temps de renverser l’oppresseur. Changement de braquet. Puisque les combats d’antan n’ont débouché sur rien, puisque l’oppression reste toujours aussi brutale, il faut désormais rugir, ouvrir la cage. Huey P. Newton : « Si tu pousses la panthère noire dans un coin, elle va tenter de fuir en passant par la gauche. Su tu la coinces là, elle va vouloir s’échapper par la droite. Et si tu continues à l’oppresser et à la pousser dans ce retranchement, tôt ou tard, cette panthère va sortir de là et va décimer quiconque l’oppressera [2] ».

Sous les fusils, l'ancrage social

Si la postérité a retenu les flingues, les machinations du FBI (notamment via le programme COINTELPRO, modèle de contre-espionnage fourbe et de manipulation tous azimuts) et les assassinats de militants (ainsi de Fred Hampton, liquidé dans son sommeil après que son garde du corps - un infiltré - l’ait assommé de somnifères [3]), l’histoire, cette grande catin, a fait l’impasse sur un point essentiel : si les panthères ont sorti les flingues, c’était pour se défendre, pas pour attaquer. Basiquement : « si tu me tires dessus, je te tire dessus. »

En 1966, les Panthers commencent ainsi à patrouiller armés dans les rues d’Oakland, surveillant le travail d’une police réputée avoir le flingue facile dès lors qu’elle est confrontée à des Noirs. Munis de leurs manuels de droit et de leurs guns (jolie alliance), ils épient les flics, les suivent à la trace, restant toujours dans la voie légale (rappelons qu’à l’époque, il n’y avait en Californie rien d’illégal à arborer des fusils d’assaut en pleine rue). Présence massive, impressionnante & symbolique (« Avec les panthères, le méchant nègre du cauchemar de l’Amérique blanche a pris vie. » Newsweek, février 1970). Logiquement, les Panthers se font rapidement une réputation dans les quartiers pauvres, Robins des bois post-modernes. C’est eux qu’on appelle dès que la police fait une descente, qu’on consulte pour des conseils juridiques. Une guérilla ? Peut-être. Mais d’abord une guérilla sociale. Un militant de l’époque résume la chose : « Huey et Bobby ne sortaient pas dans la rue pour déconner avec la police ; ils y allaient pour dire : "Non, vous n’avez pas le droit de faire ça." »

Dans la tête des principaux dirigeants panthers, si la lutte armée est une partie de la solution, elle ne peut se concevoir sans une action sociale et culturelle de longue haleine. Pour se donner les chances d’une révolution sans courir au suicide, il faut d’abord servir son peuple, construire l’unité. Serve the people, slogan récurrent.
Le plus connu des programmes sociaux du BPP est lancé en 1968, dans la baie de San Francisco, avant d’essaimer dans le pays : Free Breakfast for Children. Le principe est simple : dans plus de 50 villes américaines, des petits déjeuners sont distribués aux enfants des quartiers pauvres avant qu’ils ne partent à l’école.
De nombreuses actions de ce type sont lancées, certaines très ambitieuses. Tom Van Eersel : « En matière de santé également, le BPP s’active, mettant en place trois projets nationaux : des cliniques gratuites, des programmes de détection de la tuberculose, de l’anémie, et un service d’ambulances. […] La première clinique voit le jour à Kansas City en août 1969. » Il est ainsi peu de domaines de la vie quotidienne des populations défavorisées, de l’éducation à la rénovation de logements en passant par des services gratuits de bus pour les visites en prison, sur lesquels le BPP n’a pas tenté de peser. Une démarche de fond, s’inscrivant sur le long terme, pour rassembler les populations noires dans la construction d’un devenir collectif qui ne soit pas que misère et désillusion. Projet grandiose. Trop beau pour durer.

Implosion d'une lutte


[4]

Né en 1966, le BPP conquiert de manière fulgurante son importance dans le jeu politique et social, surtout au cœur des quartiers pauvres. Las, il dégringole presque aussi rapidement. Pour toute une série de facteurs. Dont la répression (d’une extrême férocité/perversité) lancée par le FBI de J. Egar Hoover, laquelle ne tarde pas à porter ses fruits : alors que des militants sont assassinés à un rythme soutenu (27 entre 1968 et 1976), la paranoïa grandit dans le parti, chacun soupçonnant l’autre d’être un infiltré. C’est là œuvre du COINTELPRO, gigantesque machine conçue pour désintégrer les structures d’un parti très hiérarchisé et salement organisé. Le bel édifice s’effondre rapidement dès lors que le soupçon (qui est un provocateur ?) se met de la partie. Des militants intègres, comme Stokely Carmichael, sont virés avec perte et fracas, d’autres sont abattus par leurs frères d’armes parce que soupçonnés de trahison. Ambiance.
Vers 1971 le parti se divise en deux. D’un côté, ceux qui restent fidèles au fondateur Huey P. Newton (qui sombre peu à peu dans la drogue, crack en bandoulière), moins va-t-en-guerre que certains de ses lieutenants. De l’autre, les ralliés à Eldridge Cleaver, fou furieux aussi fédérateur qu’inconscient voulant rendre coup pour coup, engager le combat final, esbroufe über alles. Dans un article datant du 1er juin 1971 [5], intitulé "Longue Vie au Black Panther Party", le rainbow babos John Sinclair, fondateur du White Panther Party, résume parfaitement la situation :

« Les partisans de la révolution immédiate se sont ralliés à Eldridge Cleaver. Ils estiment que la première mission des révolutionnaires de ce pays est de descendre dans la rue pour lancer la lutte armée contre l’oppresseur. Il leur importe peu que les masses populaires ne soient pas encore enclines à participer à une forme de lutte si radicale, ni même à la supporter, parce qu’ils assimilent tous ceux qui ne sont pas prêts à rejoindre la lutte armée à des contre-révolutionnaires et les considèrent comme des ennemis.
À l’inverse, les partisans de la lutte sur le long terme estiment que la révolution ne peut advenir qu’avec l’appui des masses, une fois que les gens se rassemblent et passent à l’action de manière organisée, sur une large période de temps. Pour eux, la lutte doit s’adapter au niveau de conscience des gens et à leur degré d’implication, variables selon l’époque et le lieu. Ils sont convaincus que lancer une lutte armée contre la puissance militaire de l’empire amérikain sans la participation des masses est aussi suicidaire que nuisible aux intérêts du peuple.
»

Une ligne de fracture jamais résorbée : le mal est fait, les rancœurs entérinées, l’organisation à la renverse. Si des fractions comme la BLA - Black Liberation Army - continuèrent à sévir pendant quelques temps, si le BPP existe officiellement jusque dans les années 1980, et si certains militants (à l’instar de la grande Angela Davis) ne lâchent pas le combat, l’ensemble ne possède plus ce caractère fédérateur, cette immersion dans la vie des quartiers. Soufflé retombé.
Surtout : l’histoire officielle n’a retenu qu’un pan des Black Panthers, pas inintéressant en soi, mais mensonger dans sa présentation : la lutte armée. Si les armes étaient de mises, elles étaient indissociables du travail social de longue haleine enclenché par les panthères. Mais voilà, comme l’a écrit Jonina Aubron, ancienne directrice du journal des panthères dans un essai sur les programmes sociaux du BPP : « Malheureusement, ces activités n’avaient pas le "sensationnalisme" des fusillades entre la police et les panthères [...], et les médias institutionnels et les historiens n’ont pas traité le BPP dans sa totalité. » Où comment transformer a posteriori un mouvement populaire aux multiples ramifications en croisade sanglante menée par quelques illuminés intégristes...


Notes

[1] Clame-le !

[2] Cité par Tom Van Eersel, dans le (plutôt court mais joliment synthétique) essai qu’il a consacrée au mouvement : Panthères noires (éditions l’Echappée, 2006). Nombre d’éléments de l’article proviennent de ce livre.

[3] Rappelons que la répression qui a frappé le BPP reste d’actualité et que certains militants croupissent encore en prison, pour des motifs souvent fumeux. Ainsi de Mummia Abu Jamal, ancien Black Panther accusé de meurtre et en attente d’exécution dans les couloirs de la mort après un procès ubuesque.

[4] Façade d’un local du BPP à Oakland après une attaque de la police. Sur les photographies on reconnait Huey P. Newton (à gauche, dans le fauteuil-trône) et Eldridge Cleaver.

[5] Inédit en français.

http://www.article11.info/spip/spip.php?article871

 
IDEM VELLE AC IDEM NOLLE AC TANDEM VERA AMICITIA EST