07/06/2010

Franchir le pas

Publié le 6 juin 2010 par Des Nouvelles du Front

Voilà l'édito de Théorie Communiste #23

Qu’est-ce qui fait que Théorie Communiste apparaisse comme un paradigme suscitant méfiance et réticence vis-à-vis d’un milieu pourtant riche en divergences et affrontements ? TC apparaît comme extérieur à un en-commun à l’intérieur duquel se déroulent divergences et affrontements finalement convenus. Laissons pour l’instant de côté la scie de la difficulté de lecture de TC, mais nous y reviendrons.

Bien sûr il y a la critique de l’auto-organisation, de l’autonomie, de toute forme de gestion ouvrière, il y a la critique du programmatisme, c’est-à-dire la périodisation historique de la révolution et du contenu même du communisme, il y a la restructuration du mode de production capitaliste, c’est-à-dire de la contradiction entre le prolétariat et le capital, il y a l’affirmation de l’existence d’un nouveau cycle de luttes se définissant par la lutte d’une classe dont l’existence même comme classe est la limite de sa lutte, il y a la critique de toute vision normative des luttes et de la révolution. Il y a tout cela, mais l’essentiel est dans la rupture que représente TC vis-à-vis du paradigme théorique définissant l’en-commun de ces débats, controverses et polémiques.

Le premier paradigme, celui de l’en-commun, dans lequel se déroule l’essentiel des débats et affrontements de « notre milieu » peut se définir de la façon suivante. La perspective révolutionnaire résulte d’un développement positif (transcroissance) du cours de la lutte de classe, ce rapport positif au cours de la lutte de classe est du type : « ça parle » et « on attend » (que l’attente soit plus ou moins interventionniste et que la parole soit reconnue comme plus ou moins claire, ne changent rien fondamentalement). C’est ce que nous pourrions appeler en forçant à peine le trait le paradigme du récit : « voilà ce qu’il se passe ». Les récits peuvent être différents et s’affronter, l’en-commun est de faire de l’analyse théorique un récit normatif du cours de la lutte de classe, car c’est bien toujours d’une analyse théorique dont il s’agit. Comme analyse théorique, le récit possède deux présupposés fondamentaux : une nature révolutionnaire du prolétariat ; la révolution comme approfondissement et surtout libération de ce qui est enfoui dans le cours actuel des luttes. La nature révolutionnaire est rarement posée explicitement, elle est le pré requis implicite du second point.

La lutte de classe entre le prolétariat et le capital n’est pas réellement une contradiction entre prolétariat et capital, mais une réaction, une défense du prolétariat face au capital. Le prolétariat doit se révéler comme sujet au travers de situations objectives qui favorisent ou contrecarrent cette révélation. Chaque lutte est une affirmation : dans chaque lutte, le prolétariat doit se retrouver lui-même, rejeter tout ce qui lui est extérieur. La révolution en tant que rupture disparaît à l’horizon, la lutte est tout, la révolution devient le procès des luttes, le procès de cette conquête de soi. Comme le tiers état, qui n’était politiquement rien, mais déjà socialement tout, le prolétariat est déjà tout, il ne lui reste plus qu’à le découvrir lui-même, ce serait l’essence de chaque lutte. Chaque lutte est attendue comme le signe d’une révélation, et pose cette reconnaissance pour objectif. Le prolétariat n’a qu’à devenir par lui-même ce qu’il est lui-même dans le capitalisme pour que cela ne soit plus le capitalisme, que cela soit pour s’affirmer ou se nier. Même si l’on parle de « négation du prolétariat », cette « négation » de lui-même n’est que le résultat d’un type particulier de montée en puissance de ses luttes. Comme l’affirmation elle n’est que le résultat des caractéristiques que l’on aura décidé de choisir dans le cours des luttes. Dans ce paradigme, l’interventionnisme n’est qu’une option facultative. Parler de la révolution, c’est raconter ce qu’il se passe.

Il n’y a plus de question « des luttes actuelles à la révolution ». La question n’a pas de sens, les luttes actuelles dans le contenu, dans l’objectif que la classe s’y fixe, les tâches qu’elle doit y affronter, ont pour objet la transmutation du capitalisme en une autre société de par la révélation de la classe ouvrière à elle-même positivement ou négativement. C’est le paradigme du récit. Le confort de ce paradigme réside dans le flou théorique (systématique) dans lequel il peut s’entretenir lui-même. Ici, le normativisme avoué, caché ou spontané au point de passer inaperçu aux yeux mêmes de ses auteurs, est définitoire. Dans le cours des luttes, il y a le bon et le mauvais, et surtout il y a la grille de lecture permettant de les séparer. Le confort réside dans le rapport positif immédiat entretenu avec le cours des luttes en tant que révélation plus ou moins intégrale de ce qui est toujours déjà là, même potentiellement (pas encore lui-même) et que l’on sait avoir presque déjà été à d’autres moments d’une histoire référentielle, car l’histoire est une grille de lecture dans un présent perpétuel.

Il est intellectuellement très difficile de penser à remettre en cause ce paradigme tant il correspond à ce que l’on conçoit spontanément de toute lutte dont l’aboutissement est l’élimination de l’adversaire. On peut aller jusqu’à penser que dans l’aboutissement le vainqueur se supprime lui-même dans ce qu’il était, dans la mesure où il n’existait que dans son rapport à son adversaire. On croit avoir atteint là les sommets de la dialectique. Mais ce n’est toujours pas la nature même de sa lutte que l’on a définie comme contradictoire, on a seulement donné à celle-ci des caractéristiques (le refus du travail est ici la caractéristique centrale) qui positivement donnent cet aboutissement. Il est non seulement très difficile d’abandonner ce paradigme mais encore personnellement dur d’abandonner son confort. Il suffit toujours de raconter, et de dire voilà ce qui me conforte, voilà ce sur quoi je me fonde. C’est ceci ou cela et ça existe. Ce qui fait de la rupture paradigmatique de TC une sorte d’épouvantail. C’est le pas à franchir.

Ce pas à franchir est celui de la critique radicale de toute existence pour soi du prolétariat par laquelle il serait révolutionnaire : sa contradiction au capital est sa contradiction à lui-même. Cette proposition, qui doit être strictement entendue, définit la situation révolutionnaire du prolétariat dans son rapport au capital, à l’intérieur du mode de production capitaliste. Cela signifie qu’aucune lutte n’est dévoyée, détournée, que rien ne vient empêcher la révélation d’une potentialité. L’essentiel est dans la compréhension de la relation entre travail et capital comme une implication réciproque, dont les termes n’ont pas vis-à-vis de la totalité un rapport identique ou symétrique, car cette implication est exploitation, subsomption du travail sous le capital. C’est la critique et la condamnation du subjectivisme sous-tendant l’insistance sur l’autonomie du prolétariat et conjointement le rejet de toute approche normative ou volontariste des luttes. Tout le discours de la révélation ou de l’action interrompue (qui aurait pu « aller plus loin ») est dépassé, ce discours qui sous-tend le paradigme du récit est une idéologie de l’essence révolutionnaire qui, comme toute idéologie, n’expose pas ses propres présupposés. Il ne s’agit pas de dire c’est tel ou tel élément qui dans la lutte de classe du prolétariat porte son affirmation ou sa négation, mais de dire c’est la lutte de classe qui est une contradiction pour elle-même.

La rupture consiste à dire que le rapport au cours de la lutte de classe n’est plus de l’ordre du récit reposant sur la quiétude de la révélation de ce que le prolétariat est en lui-même, car « en lui-même » il n’est que son rapport au capital. Si c’est de la lutte de classe telle qu’elle se déroule que l’on passe à la révolution, c’est que la révolution est le dépassement produit par la lutte de classe qui, en quelque sorte, « se retourne contre elle-même » : le prolétariat produit et traite sa propre existence comme classe comme la limite de sa lutte en tant que classe. Le rapport au cours de la lutte de classe n’est « positif » qu’en ce qu’il produit son dépassement. Dans chaque lutte c’est cette remise en cause par le prolétariat de sa propre existence comme classe dans sa lutte contre le capital qui est l’annonce de ce dépassement (rapport positif du cours de la lutte de classe à la révolution si l’on veut, mais d’une « positivité » bien particulière). Le récit est une attitude contemplative quelle que soit la dose d’intervention que l’on y injecte. Il ne suffit plus de raconter et de dire « ça parle », nous sommes bien loin de la sérénité, même constamment déçue, de l’attente de la révélation de ce qui est « en soi-même ».

Faire son deuil du récit et de l’attente de la révélation, faire son deuil d’un rapport positif, même constamment contrarié, du cours des luttes à la révolution (que celle-ci soit affirmation ou négation du prolétariat), faire son deuil de la grille de lecture mesurant le degré de la révélation du prolétariat tel qu’en lui-même (pour son érection en classe dominante ou son abolition), faire son deuil du fait que l’appartenance de classe puisse être affirmation ou négation, alors que c’est elle qui est la question, tel est le pas à franchir. Tel est le changement de paradigme suscitant tant de méfiance et de résistance, car il ne s’agit pas d’un simple changement d’opinion, mais du dépouillement d’un quasi positionnement existentiel personnel vis-à-vis des luttes fait d’attente, de retrouvailles et de dépit amoureux. Il nous faut accepter que le discours théorique soit non pas un récit mais une extériorité interne à la lutte de classe. L’expression interne de sa contradiction. Il n’est pas la mise en forme immédiate du cours de la lutte de classes il n’est pas la conscience immédiate de celui ci, son récit.

Si la lutte de classe rencontre dans le fait d’être une classe la limite qu’elle produit et la limite à dépasser, la théorie de ce dépassement ne peut plus se confondre avec le simple énoncé même critique de « ce qu’il se passe », car elle ne se réfère à aucune norme, aucune potentialité. L’idéologie de l’être et de la potentialité fait de chaque événement et de son récit sa preuve, sans qu’elle ait à s’énoncer elle-même. N’étant pas un récit embarquant en passager clandestin une nature révolutionnaire du prolétariat, le « paradigme técéiste » est une théorie lourde, un système s’énonçant en tant que tel. C’est une théorie, c’est-à-dire une lecture qui se sait et se revendique comme une reproduction du réel (le récit aussi est une reproduction, mais qui se veut seulement reproduction, qui s’occulte elle-même comme théorie dans son énonciation). La difficulté de TC réside dans le caractère absolument non normatif (la révolution ou la vraie lutte ce serait ceci ou cela) et absolument non essentialiste quant à la définition des classes. En considérant la contradiction entre le prolétariat et le capital comme leur rapport et non comme la rencontre de deux être tels qu’ils seraient en eux-mêmes en dehors de leur implication, le paradigme técéiste doit s’énoncer de façon systématique car il ne prend appui sur aucun élément particulier, qui, dans la contradiction, soit la preuve ou l’assurance (même potentielle) de son dépassement, si ce n’est la situation respective des termes de la contradiction. Il nous faut énoncer chaque moment particulier, historique ou élément de la totalité, précisément comme moment de la totalité, c’est-à-dire que nous ne pouvons rien dire sans tout dire. C’est la condamnation que la théorie de la révolution comme dépassement de toutes les classes dans l’abolition du mode de production capitaliste prononce contre elle-même.

Le pas à franchir, c’est l’abandon de toute conception positive de la lutte de classe du prolétariat (existante, potentielle, définie en elle-même pour elle-même), si ce n’est sa capacité à se remettre en cause, comme classe, dans cette lutte. On franchit ce pas en se confrontant à la seule question à laquelle tout se résume : comment une classe, agissant strictement en tant que classe de ce mode de production peut-elle l’abolir et abolir toutes les classes ?

http://dndf.org/?p=7159
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L'intégral devrait être disponible sur http://theoriecommuniste.communisation.net/ , mais pour le moment rien...

 
IDEM VELLE AC IDEM NOLLE AC TANDEM VERA AMICITIA EST